Les grandes dalles de carrelage éclatant réfléchissent la lumière des vitrines. Les vendeuses surexploitées et exaspérées par les compilations qui passent en boucle dans leurs magasins ont néanmoins les joues roses et l’air épanouit à l’idée du réveillon qui les attend. Les vacances, enfin. Vider la caisse, faire les comptes, fermer boutique, et prendre un bus, dans la nuit étoilée de guirlandes. Traverser la ville, les pieds mouillés, serrées contre des gens gantés, en nez rouges et longs manteaux, enrubannés d’écharpes, les doigts coupés par les poignées de larges sacs satinés en carton bien rigide, remplis de paquets dorés, de petits mots doux, de friandises. La galerie marchande sent bon les cacahouètes caramélisées et les femmes parfumées, il semblerait que le temps passe moins vite, que les gens fassent durer le plaisir, pourtant on ne le voit pas. Je suis fatigué. Je secoue machinalement le cliché Polaroid encore blême, et regarde surgir la panse rouge et le collier de coton de Régis. C’est notre dernier jour de boulot ensemble, ça fait une semaine qu’il fait tourner les mômes sur ses genoux, vêtu d’un beau costume de velours à pompons de fourrure, grosse barbe et petites lunettes rondes à montures dorées, je le trouve plutôt crédible, comparé à la plupart des ploucs en costumes de feutre que j’ai eu l’occasion de croiser. Moi, je prends les gamins en photo avec un appareil polaroid, c’est sûr, j’ai pas une grosse marge de manœuvre artistiquement parlant, mais je suis content, elles sont jolies ces photos mine de rien, et puis je suis un peu nostalgique aussi, je sais que c’est certainement la dernière fois que je fais ça, prendre des photos de gamins sur les genoux de Régis la semaine avant noël, et ça va me manquer cette atmosphère de grand magasin, cette atmosphère de riche. J’attends Régis, le temps qu’il retrouve forme humaine, pour qu’on aille boire un verre, un truc sucré, un spicy-rhum et coca… Ou un truc chaud…mhh un Irish coffee. Je me demande ou se trouve le petit Grec le plus proche, j’ai envie d’une grosse crêpe au nutella, bien épaisse et cartonnée et avec tellement de pâte à tartiner qu’on en a les mâchoires soudées. La superette va bientôt fermer, Régis est pas sorti d’l’auberge, j’en profite pour aller m’acheter un paquet de clopes. La caissière arbore un maquillage nacré multicolore et savamment appliqué, je me demande si c’est habituel ou si elle s’est laissée emporter par l’enthousiasme collectif, en cette période de fêtes où tout le monde s’autorise le plus délicieux mauvais goût, le kitch, la surcharge magnifique après s’être refreiné pendant les onze précédents mois de l’année. J’empoche les cigarettes et tends un billet de 10 euros à la caissière, on me l’arrache des mains, la caissière lève les poignets d’un air hésitant, elle gratte un peu son badge « Nadia ». Un petit personnage armé d’un pistolet vient de surgir à mes côtés. Il porte un masque de clown en caoutchouc mou qu’on dirait tout droit sorti d’une boutique de farce et attrape des 70’s. Un gros nez rouge avec deux trous pour respirer, des faux cheveux rouges bouclés très rêches, presque du velcro. Ce qui est effrayant c’est d’apercevoir sous l’horreur rouge et rose du sourire figé et derrière les petits trous percés dans les yeux peints aux paupières vertes, les vrais yeux vifs d’une petite bête. Nadia vide la caisse -bien pleine- comme on le lui demande, fourre l’argent et le paquet de M&Ms qu’on lui réclame dans un sac plastique et me le tend. On me fourre le canon entre les omoplates et nous voilà partis à toutes jambes. Le pistolet dans le dos, une main serrée sur mon biceps gauche, -a droite ! On me pousse dans la pénombre d’un hall d’immeuble Haussmannien, marbré, haut de plafond, avec des miroirs. Quelques instants immobiles à tendre l’oreille, les yeux rivés sur la porte cochère, rien. Ils ont dû perdre notre trace. Quelqu’un allume la minuterie, on entend l’ascenseur se mettre en branle. Le masque tombe, remplacé par une cascade de cheveux et une petite frimousse féminine, je ne suis pas surpris, malgré le grand par-dessus, sa petite stature, sa voix et ses petites mains blanches n’ont échappé à personne. Elle s’empare du sac plastique contenant son butin, fourre le masque derrière un pot de fleurs et le pistolet dans sa poche, toujours braqué sur moi, j’ai envie de sourire, mais ses yeux me font changer d’avis.